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Posts Tagged ‘Lunes d’encre’

Un roman de Jo Walton, publié dans la collection Lunes d’encre chez Denoël.

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Présentation de l’éditeur :

Née en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l’une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n’a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous… Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l’âge nucléaire ou ceux de l’âge du progrès ? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l’Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle.

Patricia vit en maison de retraite, elle a 88 ou 89 ans, elle ne sait plus trop. Il faut dire qu’elle est un peu confuse, ses souvenirs se mélangent… D’un jour à l’autre, les choses lui semblent différentes, sa chambre, le personnel soignant… mais aussi le passé. Pour ce qui est de sa petite enfance, sa mémoire lui paraît intacte et linéaire, elle nous conte ses parents et son adolescence, ses études et la guerre… Mais quand arrive un choix important à l’orée de sa vingtaine, son existence semble se dédoubler. Dès lors, les chapitres et les situations s’alternent selon qu’elle a répondu « maintenant » ou « jamais » à la question fatidique.
J’ai aimé cette alternance et ces chapitres ni trop longs ni trop courts. Cela donne du rythme. Le contraste entre ces deux vies n’en est que plus flagrant, les subtilités du récit plus appréciables.
Jo Walton nous conte ces deux vies en parallèle, de l’enfance à la vieillesse. Elle donne peu à peu corps à cette femme dans tous les aspects de sa personnalité et de ses potentialités. Sous nos yeux, Patricia subit de nombreuses métamorphoses, les grandes lignes de sa vie étant toujours associées à un diminutif particulier. On la voit tour à tour frustrée ou épanouie, solitaire ou entourée, femme au foyer ou enseignante, mère et amante. Ces deux existences forment le Yin et le Yang, chacune porte en elle le germe de l’autre. Les deux m’ont plu, et c’est de leur mise en regard que naît tout l’intérêt, mais comme tout le monde j’avais ma préférée.
Jo Walton sait raconter le quotidien sans que cela devienne ennuyeux, elle en peint une fresque tout en clair-obscur. Patricia est un personnage formidable, quelle que soit la vie dans laquelle on la suit. C’est toujours la même femme, cohérente malgré les aléas, et on l’aime dans ses deux vies. J’ai ressenti une grande empathie à son égard, j’avais envie de l’aider et de la réconforter dans les moments difficiles et c’est en cela que réside le talent de Jo Walton : elle rend ses personnages véritablement vivants.
Les chapitres se font écho, la vie de Patricia avec Mark, sa vie sans lui, des épreuves et des joies, des faits inchangés parfois mais globalement deux vies très différentes, bien remplies, entre la maternité, la recherche du bonheur pour soi mais aussi l’envie de rendre le monde meilleur et plus sûr. Les personnages se croisent ou vivent des destins communs. Le tout rend compte de la complexité de l’existence et de ses ramifications. L’auteur a tissé un ouvrage d’une grande finesse avec un sens du détail qui force l’admiration.
En compagnie de Patricia, on vit près d’un siècle d’humanité, de luttes, de progrès, d’injustices, tous les conflits du XXe siècle et leurs possibles évolutions. Peu à peu, l’uchronie mondiale rejoint l’uchronie personnelle. Les variations s’élargissent comme par ricochet. Or, si l’un de ces mondes va vers un avenir plus radieux, ce n’est pas le cas du second. Et si nous avions gagné certains combats au détriment d’autres ?
Ce roman pose de nombreuses questions et cela dans tous les domaines. Il propose notamment une réflexion sur la lutte pour les droits des femmes ainsi que des homosexuels en tant qu’individus, mais également en tant que couples et familles. Nous nous retrouvons face à des situations aberrantes comme une femme devant renoncer à son métier parce qu’elle se marie, alors qu’en parallèle, en travaillant, elle n’aurait pas pu obtenir de prêt en étant célibataire… Les iniquités du quotidien nous sont décrites sans fard, comme par exemple une femme à qui on refuse le droit de voir sa compagne hospitalisée parce qu’elle n’est pas considérée comme un membre de sa famille…
Walton évoque de nombreux sujets, avec mise en situation, comme la contraception, les pressions psychologiques, le féminisme, le nucléaire, la vieillesse… Elle constate, ancre son propos dans le réel, sans faire la morale. Elle montre juste comment cela pourrait évoluer et donne aux gens l’occasion de se faire leur point de vue sur des sujets auxquels ils n’ont pas forcément réfléchi, que ce soit parce que ça ne les concerne pas directement, parce qu’ils n’ont pas conscience de certains faits ou que ces combats ont été gagnés et que l’on ne se rend pas forcément compte de leur valeur aujourd’hui.
Walton décrit également tout ce que l’on ne veut pas voir, comme la vieillesse et ses misères, la grande cruauté dont on peut faire preuve parfois sans en avoir conscience. Elle ne cherche ni à choquer ni à accuser, juste à montrer les choses dans leur vérité crue.
Mes Vrais Enfants est un récit intelligent, d’une grande profondeur, une uchronie complexe et émouvante. Walton a su créer une personne qui semble réelle et ce de sa petite enfance jusqu’à sa grande vieillesse. Deux fois. Et je ne parle pas de la galerie de personnages qui l’accompagnent. En fermant le livre, j’avais l’impression de quitter des amis. Elle m’a également fourni de nombreuses pistes de réflexion.
La fin était attendue et me semble cohérente. Je reprocherais juste à l’auteur de l’avoir un peu trop expliquée à mon goût. J’aime que l’on fasse confiance à mon intelligence, ceci dit je comprends aussi ce qui l’a poussée à clarifier son propos.
Ce roman est ambivalent, dans sa nature comme dans son récit. On pourrait le classer autant en fantastique qu’en science-fiction spéculative. Walton a fait preuve d’une grande maîtrise, de mon point de vue, c’est un chef-d’œuvre.

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Découvrez également les avis de Lune, Cornwall, Dionysos, A.C. de Haenne, Acr0 et Lhisbei.

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Deuxième lecture pour le Challenge Lunes d’encre.

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Un roman de Jo Walton, premier tome de la trilogie du Subtil changement, publié dans la collection Lunes d’encre de Denoël.

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Présentation de l’éditeur :

Huit ans après que « la paix dans l’honneur » a été signée entre l’Angleterre et l’Allemagne, les membres du cercle de Farthing, à l’origine de l’éviction de Churchill et du traité qui a suivi, fin 1941, se réunissent au domaine Eversley. Mariée à un Juif, ce qui lui vaut d’habitude d’être tenue à l’écart, Lucy Kahn, née Eversley, fait cette fois partie des invités. Mais les festivités sont vite gâchées par le meurtre de sir James Thirkie, le principal artisan de la paix avec Hitler. Sur son cadavre a été laissée en évidence une étoile jaune. David, le mari de Lucy, fait donc un coupable tout désigné. Convaincue de son innocence, celle-ci trouvera dans le policier chargé de l’enquête, Peter Carmichael, un allié. Mais pourront-ils, ensemble, infléchir la trajectoire d’un Empire britannique près de verser dans la folie et la haine ? Subtil mélange de roman policier classique et d’uchronie, Le cercle de Farthing est le roman qui a révélé Jo Walton au grand public, bien avant le succès mérité de Morwenna.

1949, alors que l’Allemagne s’enlise dans sa guerre contre les Russes, le Royaume-Uni, qui dix ans plus tôt s’est retiré du conflit européen, est à un tournant de sa politique. À la veille d’un important scrutin, les membres du Cercle de Farthing, courant conservateur à l’origine de cette « paix dans l’honneur, » se réunissent dans leur fief campagnard, domaine dont ils ont emprunté le nom et qui appartient à lord Eversley. C’est là que le plus éminent des leurs, Sir James Thirkie, est assassiné.
Est-ce un meurtre politique ou un crime passionnel ? Thirkie a-t-il été victime des Juifs, des bolcheviks ou des siens ? L’inspecteur Carmichael se voit chargé de démêler ce sac de nœuds mais, bien entendu, David Kahn, époux Juif de Lucy Eversley, est le principal suspect…
Premier tome d’une trilogie uchronique, Le Cercle de Farthing pose les bases de cette Histoire remaniée. On se rend compte que le cours des événements tient parfois à peu de choses… Petit à petit, avec subtilité, Jo Walton nous explique les modifications qu’elle a opérées, tout en nous présentant les artisans de cette paix hypocrite et leurs motivations. Ces marionnettistes se disputant le pouvoir sont-ils à la hauteur de leur rôle ? Quelles turpitudes se cachent derrière leurs bonnes manières ?
Jo Walton a une façon bien à elle de créer une ambiance, on se glisse très facilement dans ses récits. La lire est un vrai plaisir. Au début de ce roman, on a un peu l’impression de tomber dans une partie de Cluedo dont les personnages sortiraient d’un soap vieillot. Cela ne tire pas trop sur la caricature, ça reste amusant. Cela m’a rappelé les enquêtes de l’inspecteur Barnaby, série dont les secrets de famille, décors champêtres et petites machinations en tous genres sont le fonds de commerce.
Jo Walton a opté pour des chapitres courts, qui apportent beaucoup de dynamisme au récit et une double narration. D’un côté, nous avons Lucy et son récit à la première personne. En tant que fille de la famille, elle connaît tous les petits secrets des membres du cercle même si elle a un statut à part. Elle nous conte les événements à mesure qu’elle les vit, ses suppositions, son inquiétude à voir s’accumuler les preuves contre son mari… Ensuite, nous suivons Carmichael dans son enquête, par le regard d’un narrateur omniscient. Les deux personnages se complètent bien et leurs récits s’alternent, ce qui prévient la lassitude du lecteur car chacun a ses défauts autant que ses qualités. Lucy est intelligente et attachante, mais aussi très ingénue. Cette femme pense et parle parfois à tort et à travers. Elle peut agacer sur le long terme, même si elle apporte de la fraîcheur à l’intrigue. Ce n’est pas une héroïne prête à sauver le monde, juste une jeune femme qui a un jour gratté le vernis et s’est rendu compte de ce que valaient ses proches. Pour autant, elle n’a pas encore perdu toutes ses illusions et ne s’est jamais vraiment opposée à eux.
Carmichael est, quant à lui, un homme posé, méthodique et plutôt secret. C’est un personnage agréable à suivre, même si ses chapitres ralentissent quelquefois le récit. Si l’enquête est cohérente et rappelle les polars classiques, elle peut cependant sembler un peu lente. En fait, ce roman se déroule sur moins d’une semaine et le rythme est réaliste, mais les séries télé ont une mauvaise influence sur nous… Disons que cela conviendra mieux amateurs de romans de mœurs que de polars.
Ce n’est pas rocambolesque, mais je n’attendais pas un thriller. J’aime la façon qu’a Jo Walton de décrire les gens, de raconter une histoire sans prétention ni effets de manches. Bien que l’on puisse reconstituer le puzzle en même temps que Carmichael et Lucy, le suspense ne réside pas dans l’enquête, mais dans la capacité des personnages à se sortir de ce panier de crabes. J’ai tremblé pour Lucy et David. Je me suis énervée contre Carmichael qui laissait filer des indices. J’ai tourné à toute allure les pages du dernier tiers.
J’ai passé un excellent moment avec ce roman et j’ai hâte de voir comment Walton développe ses personnages et son uchronie dans les tomes suivants.

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Découvrez également les avis de A.C. de Haenne, Acr0, Cornwall, Dionysos, Lhisbei et Lune.

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Première lecture pour le Challenge Lunes d’encre !

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Je m’attristais en voyant arriver l’échéance de challenges qui m’ont occupée durant toute l’année 2016 mais, la nature ayant horreur du vide, j’en ai trouvé un prometteur grâce à la très bonne idée d’A.C. de Haenne.
Le principe est simple : en 2017 on lit des livres de la collection Lunes d’encre.

Elle m’a offert de très belles lectures et j’ai une tendresse particulière pour cette collection. Mon premier Lunes d’encre : La Dernière Licorne de Peter S. Beagle, a durablement marqué mon parcours de lectrice et a influé sur la voie scolaire que j’ai choisie. Mais je ne vais pas vous raconter ma vie…
C’est parti, en 2017 on lit des Lunes d’encre, on en lit plein !

Mise à jour – 05/01/17

Les paliers :
– Palier Jo Walton (JW) : quatre lectures et chroniques.
– Palier Mary Gentle (MG) : six lectures et chroniques.
– Palier Christopher Priest (CP) : neuf lectures et chroniques.
– Palier Robert Charles Wilson (RCW) : onze lectures et chroniques.

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Un roman de Jack Finney, publié par les éditions Denoël. Il a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire en 1994.

J’ai gagné ce roman sur le blog Un papillon dans la lune dans le cadre du Challenge Retour vers le futur. Je remercie d’autant plus chaleureusement Lune et les éditions Denoël que cette lecture a été un grand coup de cœur.

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Présentation de l’éditeur :

Première parution en 1993

Trad. de l’anglais (États-Unis) par Hélène Collon

Nouvelle édition Pour remonter dans le passé lointain, il n’est pas nécessaire d’utiliser une machine à voyager dans le temps. Il suffit de s’imprégner de l’époque dans laquelle on désire se rendre, de se dépouiller de toutes les pensées, comportements qui vous ancrent dans le présent, bref, de se conditionner mentalement et physiquement, pour être projeté dans le temps que l’on croyait perdu. Telle est la théorie du Pr. Danzinger. Informé de ce projet, qui a secrètement l’aval et le soutien logistique du gouvernement américain, Simon Morley doute, hésite… Mais la médiocrité de son existence, la curiosité, et le mystère qui entoure le suicide d’un aïeul de son amie Kate, finissent par le décider. Installé dans un appartement du «Dakota», un vieil immeuble new-yorkais demeuré intact, il va s’y comporter comme un homme de la fin du XIXe, et un soir de neige, après des jours d’efforts et d’attente, le miracle se produit… Récit conjuguant le témoignage écrit et visuel (de nombreux dessins et photos accompagnent le texte), enquête policière, histoire d’amour comme Hollywood ne sait plus en filmer, Le Voyage de Simon Morley a été récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire.

Lecteur pointilleux, toi qui aimes les récits soignés et les descriptions très visuelles, toi qui as le goût du détail et apprécies par-dessus tout que l’auteur se donne la peine de rendre son récit le plus plausible possible : tu ne peux pas passer à côté du Voyage de Simon Morley, un classique en ce qui concerne le voyage temporel. New York, début des années 70, Simon Morley est un jeune homme de 28 ans, fraîchement divorcé et qui travaille sans grand enthousiasme dans la publicité, jusqu’au jour où quelqu’un vient lui faire la plus étrange des propositions. Et s’il suffisait de s’imprégner d’une époque pour pouvoir s’y projeter ? Et si les vestiges architecturaux de notre passé pouvaient nous y aider ? C’est cette expérience que va tenter Simon. Motivé par l’envie d’éclaircir le mystère entourant un secret bien gardé qui entache le passé familial de sa petite amie, il va tenter de rejoindre la fin du XIXe siècle. Ce roman démarre lentement, il faut en lire un bon tiers avant d’entrer dans le vif du sujet. Cependant, cela fait partie de ce qui m’a séduite. Le fait que l’auteur prenne le temps de mettre en place le projet, d’exposer la théorie de ses personnages et d’imprégner son lecteur de l’époque à laquelle Simon souhaite se rendre apporte de la cohérence et de la crédibilité au récit. Il est appréciable, pour une fois, de ne pas se trouver face à un personnage qui n’a qu’à claquer des doigts pour obtenir ce qu’il veut. J’ai eu le temps de m’attacher à Simon, jeune homme ordinaire qui semble d’autant plus proche du lecteur lambda, et j’ai beaucoup aimé le suivre dans son aventure, me sentant impliquée dans l’histoire. Finney était un conteur, on a envie de l’écouter et surtout de le croire. Rien n’est pesant dans ce récit, malgré de longues descriptions. Celles-ci paraissent au contraire très vivantes. Le roman est jalonné de photos et de croquis qui renforcent sa vraisemblance et ne manquent pas d’intérêt. Les photos d’époque, prétendument prises par Simon, m’ont particulièrement plu et s’insèrent tout naturellement dans le récit. Le tout est très esthétique, d’autant que le style de l’auteur est aussi visuel que précis sans perdre en élégance. Le narrateur est un dessinateur et cela se ressent : il voit et décrit comme un artiste. On sent que l’évolution de la cité fascinait l’auteur. Ses descriptions de New York, qu’il s’agisse de la ville de 1882 ou de celle des années 70, sont très détaillées et réfléchies. Je me suis ainsi posé des questions qui ne m’avaient pas effleurée jusqu’alors et j’ai appris des choses, sur la ville comme sur l’époque. Finney a su rendre vivante cette fin de XIXe siècle dans mon esprit et si Simon veut en voir les meilleurs côtés, il n’en est pas moins conscient des mauvais. Cela n’en semble que plus réaliste, même si flotte le persistant effluve du « quand même, c’était mieux avant ». L’intrigue est très plaisante, le personnage principal aussi et je n’ai pas vu filer les pages, mais je reconnais que les lecteurs férus d’action trouveront peut-être certains passages un peu longuets, surtout vers la fin quand le lecteur attentif a depuis longtemps compris quelque chose qui, dans la panique, échappe aux personnages. Ce roman a été conçu et se lit comme un one-shot. Finney a néanmoins repris plus tard le personnage de Simon dans un autre ouvrage : Le Balancier du temps. J’ai très envie de le lire, mais malheureusement sa réédition n’est pas prévue.

Vous pouvez également consulter les avis de Lune et Acr0.

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Un roman de Jo Walton publié aux éditions Denoël.

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Morwenna

Présentation de l’éditeur :
Morwenna Phelps, qui préfère qu’on l’appelle Mori, est placée par son père dans l’école privée d’Arlinghurst, où elle se remet du terrible accident qui l’a laissée handicapée et l’a privée à jamais de sa sœur jumelle, Morganna. Là, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir des livres de science-fiction. Delany, Zelazny, Le Guin et Silverberg peuplent ses journées, la passionnent.
Un jour, elle reçoit par la poste une photo qui la bouleverse, où sa silhouette a été brûlée. Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est une sorcière, sa propre mère qui plus est? Elle peut chercher dans les livres le courage de combattre.
Ode à la différence, journal intime d’une adolescente qui parle aux fées, Morwenna est aussi une plongée inquiétante dans le folklore gallois. Ce roman touchant et bouleversant a été récompensé par les deux plus grands prix littéraires de la science-fiction : le prix Hugo et le prix Nebula. Il a en outre reçu le British Fantasy Award.

Morwenna, dite Mori, est une adolescente un peu à part, qui croit aux fées et en la magie. Elle a 15 ans, souffre encore physiquement des séquelles d’un accident et demeure surtout profondément traumatisée par la mort de sa jumelle. Elle s’est enfuie de chez sa mère pour atterrir chez un père qu’elle n’a jamais connu. Elle a quitté son Pays de Galles natal et, s’il n’est pourtant pas si loin, elle se sent vraiment en pays étranger, d’autant plus qu’on l’envoie en pension dans un établissement scolaire huppé où elle ne se sent pas du tout à sa place.
Ce roman, de son titre original Among Others (tellement bien trouvé au regard du récit lui-même), est écrit sous forme de journal. Morwenna y consigne ses réflexions à propos de ses lectures et de sa vie en général. Elle ne trouve de réconfort que dans la lecture, du moins au début.
Dans les premières entrées de son journal, que d’ailleurs elle écrit en miroir, ce que je trouve très significatif, on sent l’opposition entre le « nous » et le « je », comme une rupture entre le passé et le présent. Morganna et Morwenna sont un peu comme Castor et Pollux ; Mori se sent entre deux mondes, à la fois morte et vivante, depuis le décès de sa jumelle. Le fantastique est savamment employé, l’adolescente est prise dans une perpétuelle oscillation entre deux mondes : le réel, avec son quotidien à l’école, sa solitude et ses soucis, puis le symbolique dans lequel elle pratique une magie simple, mais tortueuse, et où se meuvent ces fées qu’elle pense voir.
Cette histoire se déroule à la fin des années 70, époque marquante en ce qui concerne la SF, ce qui donne une saveur particulière au roman. Morwenna est une jeune fille fragile, mais combattive, intelligente et touchante. Elle a vraiment l’impression d’être en quête, bien qu’elle ne sache pas forcément de quoi au départ quand elle essaie juste de limiter la casse et de se protéger de l’influence maternelle.
Les livres sont sa planche de salut, elle en dévore au moins deux par jour. En vraie lectrice compulsive, Morwenna parle beaucoup de ses lectures, surtout au début quand elle n’a pas grand-chose d’autre dans sa vie. Elle évoque de très nombreux titres. J’ai dû à peine lire le quart d’entre eux et pas forcément ceux qui lui donnent le plus à réfléchir, notamment les écrits de Delany. Cependant, je n’ai pas trouvé cela gênant, même si je me suis renseignée un minimum pour certains. Des références plus pointues sur ces textes aideraient sans doute à mieux la comprendre, mais d’un autre côté cela donne aussi envie de les lire.
Cela peut parfois sembler un peu ennuyeux pour qui n’est pas particulièrement bibliophile, Morwenna enchaîne tant de titres d’ouvrages, mais si on la comprend, si on sait qu’elle cherche à la fois à se protéger et à vivre dans ce monde grâce aux livres, on voit les choses sous un autre angle, au-delà de cette simple énumération. Les livres la nourrissent, la protègent, la guérissent, l’aident à grandir, comme une nouvelle gestation. Loin de chez elle, parmi des gens qui ne la comprennent pas, privée de sa sœur alors qu’elles n’avaient jamais mis de limite de personnalité entre elles deux, blessée, détestée par sa mère et près d’un père effacé qu’elle ne connaît pas, il ne lui reste plus que sa passion pour la littérature. En cela, je me suis sentie très proche d’elle.
Ce qui doit être retenu, selon moi, est que les livres sont sa manière de se confronter au monde, elle est en état de choc, c’est sa seule façon de l’appréhender sans devenir cinglée, comme une thérapie en quelque sorte. Ainsi elle a, sur les romans qu’elle lit ou la vie en général, des réflexions intéressantes alors que d’autres la feraient passer pour une complète extraterrestre. Elle ne sait tout simplement pas comment vivre parmi les autres. Parfois elle semble vraiment perturbée, le plus souvent déconnectée à tout le moins. Elle consterne le lecteur ou lui inspire un élan de tendresse. Elle est socialement inapte, ne connaît pas du tout les codes, mais c’est une fille attachante derrière sa froideur analytique et son pragmatisme qui tranchent face à ses croyances ésotériques. Elle a juste besoin de trouver des gens qui peuvent la comprendre et l’aimer telle qu’elle est.
Sa sœur est comme un fantôme mélancolique, symbolisant l’enfance qui disparaît et cette part de Mori dont elle se sent amputée. On la voit guérir peu à peu, chercher sa place et sa personnalité en tant qu’individu et non plus comme la moitié d’une paire de jumelles. C’est émouvant, on ne peut que se prendre d’affection pour elle.
La mère de Mori demeure par contre une présence malveillante qui plane comme une ombre sur la vie de sa fille, parfois discrète, d’autres fois pesante et inquiétante. Elle lui envoie des photos sur lesquelles elle lui a brûlé le visage. Est-elle réellement une sorcière comme sa fille le prétend ou juste une mère abusive complètement folle dont sa famille n’a pas su la protéger ? On se pose beaucoup de questions sur ce qui est arrivé aux jumelles et j’ai beaucoup aimé que les réponses ne viennent que petit à petit.
C’est une belle lecture, jamais trop glauque, le fantastique est subtil la plupart du temps et je me suis un peu retrouvée dans cette adolescente amatrice de SF. J’ai aimé la voir grandir et tenter de se libérer de son passé.
Le seul point négatif se trouve pour moi dans les derniers chapitres qui m’ont semblé abominaffreusement niais par moment. Je n’aime pas du tout le personnage de Wim dont le seul intérêt est selon moi la forme de faux palindrome de son prénom… (Je sais, j’ai un souci avec ça…) Ce qui me gêne principalement avec lui est qu’il casse la dynamique fantastique de l’histoire en s’invitant dans le monde symbolique de Mori, alors que là n’est pas sa place. C’est vraiment dommage, cela a presque réussi à gâcher ma lecture. Néanmoins ce récit m’a tant apporté que je peux bien lui pardonner.
Ce roman ne plaira pas à tout le monde. Il faut avoir envie de s’enterrer vivant avec Morwenna dans son quasi autisme. C’est une fille intelligente, mais vraiment déconnectée, et sa pensée, bien que réfléchie et pragmatique, peut se révéler aussi vive et claire que lourde et hachée. Quant à moi, j’ai trouvé passionnante l’histoire de cette jeune fille et je crois qu’elle séduira sûrement les amateurs de fantastique, de merveilleux, les bibliovores de tous poils, surtout ceux qui sont férus de SFFF, les gens prêts à croire et ceux qui aiment les personnages très développés.
En chaque grand lecteur, il y a forcément un peu de Morwenna. Ce roman a mérité sa place dans mon carnet nuit, réservé aux ouvrages les plus marquants dans ma vie de lectrice.

Je vous invite également à consulter les avis de Lune et Méli.

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